Être à l’origine d’un changement dans un sport ancien comme l’aviron est une leçon de dur labeur.
Cela exige de mesurer votre passion pour le sport et votre ténacité. Et personne ne sait cela mieux
que Penny Chuter.
À la veille de prendre sa retraite
de la commission d’aviron de
compétition de la FISA, l’athlète,
entraîneur, administratrice, pion-nière s’exprime sans réserve sur
ses tentatives et tribulations
durant les quarante-sept ans de
sa participation dans ce sport.
Chuter n’est pas étrangère à la
notion de changement à contre-courant et n’ignore pas non plus ce
que signifie prendre des risques.
Elle y est habituée depuis ses
premières compétitions comme
skiffeuse représentant la Grande-Bretagne, dans un monde sportif
dominé par les hommes et les
pays d’Europe de l’Est.
Prenez son voyage en Allemagne
de l’Est, justement. Chuter,
skiffeuse de 19 ans, dominait
le classement britannique et,
tout ce qu’elle voulait c’était de
participer à des compétitions
de qualité. C’est ainsi qu’elle
accepta une invitation à aller
ramer derrière le rideau de fer.
«J’y suis allée toute seule»
explique-t-elle. « Ma mère a fait
des cauchemars tellement elle
s’inquiétait pour moi, mais mes
parents m’ont beaucoup soutenue
dans mon désir de ramer. »
« J’avais emporté mes rames en
avion, mais je devais emprunter
un bateau. Lorsque je suis arrivée,
il m’était impossible de prendre
mes rames avec moi dans le métro
ou en taxi. Finalement, je me suis
rendue à Checkpoint Charlie en
bus et ils (les soldats américains)
refusèrent de me laisser passer
à Berlin-Est. Alors je leur ai dit
qu’ils ne pouvaient pas m’en
empêcher et que j’allais traverser.
Ils m’ont laissée faire, mais à
cette heure-là, j’avais beaucoup
de retard (environ quatre ou cinq
heures) et les gens que je devais
rencontrer de l’autre côté étaient
déjà repartis. »
« Tout ce que j’avais, c’était ma
valise, mes rames et quelques
marks ouest-allemands. J’ai
trouvé un vieux taxi qui m’a
emmenée au bassin de la régate
(Berlin Gruenau). Je devais
courir une heure plus tard et j’ai
gagné. »
Les difficultés logistiques pour
avoir seulement la chance de
courir au niveau international
étaient épuisantes. «J’avais
une montagne à gravir et
cette montagne nuisait à mon
entraînement.»
À seulement 22 ans, Chuter s’est
retirée de la compétition après
s’être rendu compte qu’elle
passait plus de temps à régler des
questions logistiques qu’à ramer.
Alors, elle a opté pour les
études et, après un diplôme en
éducation physique, elle s’est
mise à l’enseignement. Après
sept ans dans cette profession,
elle a suivi un cours d’entraîneur
d’aviron. L’époque coïncidait
avec le lancement de la première
équipe nationale féminine
par l’Association britannique
d’aviron. « Quelqu’un a suggéré
que je me présente. » On était en
1973.
Ayant été retenue comme
entraîneur des équipages
féminins, Chuter a rencontré
l’entraîneur national des équipes
masculines, Bob Janousek, qui
est devenu son premier mentor.
« Bob m’a dit que j’allais devoir
faire face à des oppositions
pour le simple fait d’être
une femme, qu’il ne pouvait
pas m’aider car il avait ses
propres problèmes (Janousek
avait fui la Tchécoslovaquie et
devait quant à lui affronter les
difficultés d’être un immigrant
d’Europe de l’Est), et que tout
ce que je pouvais faire c’était de
m’accrocher. »
Lorsque Janousek passa la main,
certains pensèrent que Chuter
pouvait à bon droit prétendre
être son successeur. Mais ce
n’est pas ce qui s’est passé.
«Dans les années soixante-dix,
l’aviron britannique n’était pas
prêt d’établir une femme dans ce
poste. »
Chuter décrit alors ce qu’elle
appelle son heure de veine. En
1978, le deux de couple masculin
britannique finissait une mauvaise
saison, n’ayant pas réussi à se
qualifier pour les championnats
du monde de cette année. Une
dernière chance de sélection se
présenta et les deux rameurs
demandèrent à Chuter de les
entraîner.
Sélectionné, l’équipage remporta
la médaille d’argent aux
Championnats du monde d’aviron
de 1978. Chuter se souvient encore
de la voix du commentateur
lorsque le deux de couple coura
la finale.
«J’ai entendu le commentateur
déclarer: ‘Ils ont un nouvel
entraîneur et c’est une femme’.
C’était comme si cela signifiat
qu’ils avaient une ancre accrochée
à la poupe! »
« Dans l’avion du retour, on m’a
demandé de devenir l’entraîneur
en chef des équipes masculines »
Chuter a joué un rôle dans
beaucoup d’autres changements en
aviron. En qualité de Directrice de
l’aviron d’élite, elle a instauré une
nouvelle forme d’entraînement,
ainsi que des méthodes nouvelles
de sélection et de gestion de
l’aviron britannique. Ce qui
n’est pas allé sans résistance de
la part de certains entraîneurs et
athlètes.
«Aujourd’hui, explique Chuter,
les athlètes britanniques ne
connaissent pas d’autre système. »
Carrière, hommages
et récompenses
Penny Chuter a entraîné des
équipages lors de tous les
championnats du monde d’aviron et
des Jeux Olympiques de 1974 à 1983.
Titulaire d’un OBE, Ordre de l’Empire
britannique, pour services rendus à
l’aviron britannique (1989)
Intronisée dans le Hall de gloire des
sports britanniques (2003)
Médaille d’honneur, pour une
remarquable contribution à l’aviron
international (2006)
Services distingués à l’aviron
international de la FISA (2006)
Elle a été à l”avant-garde pour
faire passer les courses féminines
de 1 000 à 2 000 mètres.
« J’ai commencé à faire campagne
pour le changement en 1975»
précise Chuter. «Effectivement
c’est presque un sprint (1 000
mètre), ce qui est donc plus
anaérobique. Et l’argument
historique était que les femmes
ne pouvaient courir des courses
de plus de 1000 mètres. Les gens
s’agitaient tellement à ce sujet».
Elle souligne que l’opposition
ne venait pas des rameuses elles-mêmes mais de l’administration,
féminine et masculine.
En 1985, les femmes ont
commencé à courir sur 2000
mètres.
« Pourquoi j’ai insisté? Parce que
j’adore ramer. »